Qualité de l'Eau
Vers le bon état écologique
Un cours d’eau de première catégorie
Le Cens est classé cours d’eau de première catégorie, ce qui signifie qu’il est reconnu comme un ruisseau à salmonidés, capable d’abriter des populations de truites fario. Ce classement est un gage de qualité : seuls les cours d’eau dont les conditions physico-chimiques et biologiques sont suffisamment bonnes reçoivent cette distinction.
Mais ce classement est aussi une exigence. Car maintenir — ou restaurer — les conditions nécessaires à la vie de la truite dans un cours d’eau traversant une métropole de 650 000 habitants est un défi considérable. La qualité de l’eau du Cens est le résultat d’un effort collectif de longue haleine, qui mobilise institutions, scientifiques, associations et citoyens.
L’état des lieux : un constat lucide
Les diagnostics réalisés sur les cours d’eau de la métropole nantaise dressent un tableau contrasté. Sur les 214 kilomètres de cours d’eau étudiés dans l’agglomération :
- 128 km (60 %) sont artificialisés : rectifiés, canalisés, busés ou fortement modifiés par l’activité humaine.
- Seulement 14 km (7 %) sont en très bon état écologique.
- 173 ouvrages (seuils, barrages, buses) constituent des obstacles à la continuité écologique, empêchant la libre circulation des poissons et des sédiments.
- 87 plans d’eau jalonnent les cours d’eau de l’agglomération, perturbant les régimes hydrologiques naturels.
- 92 points d’abreuvement pour le bétail dégradent directement les berges par piétinement et contamination.
- 102 embâcles — accumulations d’arbres tombés ou de débris — ont été recensés, obstruant le lit et perturbant l’écoulement.
Le Cens n’échappe pas à ces pressions. L’urbanisation des coteaux, les rejets d’eaux pluviales chargées en polluants, l’imperméabilisation des sols et les ouvrages hérités du passé (anciens moulins, seuils, buses) ont altéré la qualité du cours d’eau et de ses habitats. À ces pressions urbaines s’ajoutent des altérations hydro-morphologiques souvent invisibles mais déterminantes : le manque de matériaux (sables, petits graviers) entraîne une incision progressive du lit, les étiages deviennent de plus en plus sévères avec les sécheresses récurrentes, et le piétinement des berges par le bétail détruit la végétation protectrice.
L’état écologique du Cens : où en est-on vraiment ?
Le Cens est considéré comme un cours d’eau « vitrine » de la métropole — proche du bon état, mais encore fragile. Les mesures réalisées à la station d’Orvault révèlent une situation contrastée selon les indicateurs observés.
| Paramètre mesuré | État constaté |
|---|---|
| Physico-chimie (oxygène, phosphore) | Médiocre |
| Macro-invertébrés (sensibles aux pesticides) | Médiocre |
| Peuplement piscicole (poissons) | Bon |
| Diatomées (algues indicatrices) | Bon |
| État chimique (53 substances) | Indéterminé (données insuffisantes) |
| État écologique global (2017) | 3/5 (intermédiaire) |
| Physico-chimie générale | 4/5 (dégradé) |
Ce tableau illustre bien la complexité du sujet : les poissons sont là, les algues indicatrices témoignent d’une certaine qualité — mais les invertébrés aquatiques, ultra-sensibles aux pesticides, et la chimie de l’eau restent dégradés. Le bon état n’est pas encore atteint.
La directive-cadre sur l’eau : comprendre l’objectif européen
Depuis 2000, la directive-cadre sur l’eau (DCE) de l’Union européenne fixe un cadre commun pour tous les pays membres : atteindre le bon état écologique et chimique de leurs masses d’eau. Pour le Cens, cet objectif — initialement visé à 2021 — a été reporté à 2027, en raison des difficultés à résorber toutes les pressions en si peu de temps.
Mais qu’est-ce que le « bon état » au sens de la DCE ? Il s’évalue selon quatre critères complémentaires :
- Qualité biologique : présence et abondance des macro-invertébrés, poissons, macrophytes (plantes aquatiques) et diatomées (algues microscopiques). Ce sont les « témoins vivants » de la santé du cours d’eau.
- Qualité physico-chimique : taux d’oxygène dissous, concentrations en nutriments (azote, phosphore), présence de polluants. Une eau trop chargée en phosphore, par exemple, favorise la prolifération d’algues au détriment de la faune.
- Qualité hydro-morphologique : la forme du cours d’eau lui-même — son tracé, la granulométrie de son fond (graviers, sables), la végétation de ses berges. Un lit varié est un habitat riche ; un lit rectifié et bétonné est un désert biologique.
- État chimique : évalué à partir de 53 substances prioritaires — pesticides, métaux lourds, polluants industriels — dont les concentrations sont mesurées et comparées à des seuils réglementaires.
Le Cens est officiellement identifié comme une masse d’eau à risque de non-atteinte du bon état DCE, notamment en raison des pesticides et des obstacles à la continuité écologique. C’est précisément pour lever ces risques que les programmes d’action ont été engagés.
Le programme Neptune : 30 ans d’action
Depuis les années 1990, Nantes Métropole et l’Agence de l’Eau Loire-Bretagne mènent le programme Neptune, un plan ambitieux de reconquête de la qualité des eaux de l’agglomération. Ce programme se déploie en générations successives, chacune ciblant les problèmes les plus urgents de son époque.
La première génération s’est concentrée sur ce qui était alors la priorité absolue : le traitement des eaux usées, pour mettre fin aux rejets bruts dans les cours d’eau.
Neptune 5 (à partir de 2018) a poursuivi l’effort en modernisant le système de collecte des eaux usées, en vérifiant la conformité des branchements particuliers et en réhabilitant les réseaux les plus vétustes.
Neptune 6 (2021-2023)
La sixième phase du programme Neptune a mobilisé un investissement de 28 millions d’euros — dont 13 millions d’euros d’aides de l’Agence de l’Eau (46 %) — pour intervenir sur six axes prioritaires simultanément :
- Assainissement collectif : amélioration du réseau de collecte des eaux usées
- Traitement des eaux usées : optimisation des stations d’épuration
- Gestion intégrée des eaux pluviales : réduire l’impact des ruissellements urbains sur les cours d’eau
- Restauration des milieux aquatiques : travaux de renaturation sur les cours d’eau
- Sécurisation de l’eau potable et adaptation au changement climatique : anticiper les sécheresses et les risques sur les captages
- Sensibilisation et éducation : informer les citoyens et changer les comportements
Le programme de restauration 2021-2026
En complément du programme Neptune, un programme spécifique de restauration du Cens et du ruisseau des Fontenils a été lancé pour la période 2021-2026, avec un budget de 5,7 millions d’euros et 3 kilomètres de travaux programmés.
Les types de travaux réalisés
- Restauration du lit du cours d’eau : redonner au Cens un tracé plus naturel, avec des méandres, des zones de courant et des zones calmes. Un lit diversifié offre une plus grande variété d’habitats pour la faune aquatique.
- Rétablissement de la continuité écologique : suppression ou aménagement des obstacles (seuils, buses) pour permettre aux poissons de circuler librement de l’aval vers l’amont, et aux sédiments de transiter naturellement. C’est essentiel pour la reproduction de la truite et, potentiellement, le retour du saumon atlantique.
- Gestion de la végétation rivulaire : restauration et entretien de la ripisylve (aulnes, saules, frênes) pour maintenir l’ombrage du cours d’eau, stabiliser les berges et filtrer les pollutions.
- Restauration des zones humides : remise en état des prairies humides et des zones d’expansion de crue, qui jouent un rôle tampon essentiel lors des épisodes pluvieux.
- Aménagements agricoles : installation d’abreuvoirs hors cours d’eau, pose de clôtures et création de zones de franchissement pour protéger les berges du piétinement par le bétail — l’une des causes les plus directes de dégradation des rives.
- Lutte contre les espèces invasives : piégeage des ragondins qui minent les berges, arrachage de la renouée du Japon et de la jussie (plante aquatique envahissante) qui étouffent la végétation native.
- Dé-bétonnage des berges : suppression des enrochements et revêtements artificiels pour restaurer le rôle auto-épurateur naturel des berges, qui filtrent les polluants avant qu’ils n’atteignent le cours d’eau.
- Plantation de haies rivulaires : les haies plantées en bordure de cours d’eau captent le phosphore issu des ruissellements agricoles avant qu’il ne rejoigne l’eau — une technique simple et remarquablement efficace.
Les objectifs
L’ensemble de ces actions vise à atteindre le bon état écologique du Cens, tel que défini par la directive-cadre sur l’eau (DCE) de l’Union européenne. Cet objectif ambitieux impose des critères stricts en matière de qualité physico-chimique de l’eau, de diversité biologique et de fonctionnement hydromorphologique du cours d’eau.
Le suivi scientifique
La qualité de l’eau et des milieux aquatiques fait l’objet d’un suivi régulier par Nantes Métropole et ses partenaires. Des campagnes de mesures évaluent les paramètres physico-chimiques (température, oxygène dissous, nitrates, phosphates, micropolluants) et les indicateurs biologiques (inventaires de poissons, d’invertébrés aquatiques, de diatomées).
L’Observatoire de la Vallée du Cens, créé en 2022 par la Ville d’Orvault, contribue également à ce suivi en centralisant les données et en produisant des bilans réguliers sur l’état de la vallée.
Dans la même logique de sensibilisation, la campagne « Ici commence la Loire » appose ce message sur les grilles d’avaloirs en ville. Un rappel sobre et percutant : tout ce qui part dans ces grilles — mégot, huile de vidange, produit ménager — prend le chemin direct du cours d’eau, puis de l’estuaire. Ce que nous jetons dans la rue arrive dans la Loire.
La trame noire : lumière et biodiversité nocturne
On parle souvent de la pollution de l’eau ou de la qualité de l’air. Mais la pollution lumineuse est une pression environnementale majeure, souvent ignorée, qui affecte directement la vie dans la vallée du Cens.
La vallée est un corridor écologique nocturne : elle doit permettre aux espèces de se déplacer, chasser, se reproduire — la nuit. Or, les éclairages publics des voies, ponts et équipements qui la bordent perturbent les cycles biologiques de nombreuses espèces. Les insectes nocturnes sont désorientés et meurent autour des sources lumineuses. Les chauves-souris, qui chassent précisément ces insectes, évitent les zones trop éclairées. Les poissons, sensibles aux variations de luminosité, voient leur comportement reproducteur perturbé.
Face à ce constat, le Plan Paysage et Patrimoine de la vallée du Cens a expressément acté qu’aucune augmentation de l’éclairage ne serait réalisée dans la vallée. Mieux : des solutions sont à l’étude pour réduire l’impact existant :
- Adaptation du spectre lumineux : utiliser des températures de couleur plus chaudes (ambre plutôt que blanc froid), beaucoup moins attractives pour les insectes.
- Extinction nocturne : couper ou réduire l’éclairage aux heures creuses, quand les usages humains sont absents.
- Écrans végétalisés : planter des haies entre les sources lumineuses et la vallée pour créer des zones d’ombre naturelles.
- Amélioration des passages sous ponts : les ponts sont des points noirs pour la faune — mal éclairés ou au contraire trop lumineux, ils constituent des barrières infranchissables pour certaines espèces. Leur aménagement spécifique est une priorité.
Ce concept porte un nom : la trame noire. À l’image de la trame verte (continuité végétale) et de la trame bleue (continuité aquatique), la trame noire désigne un réseau de corridors écologiques nocturnes préservés de la pollution lumineuse. La vallée du Cens en est un maillon essentiel dans la métropole nantaise.
Le rôle des citoyens
La qualité de l’eau du Cens dépend aussi des gestes quotidiens de chacun :
- Ne rien jeter dans les avaloirs (grilles sur les trottoirs) : contrairement aux idées reçues, les eaux de pluie recueillies en ville ne sont pas toujours traitées. Elles rejoignent souvent directement le cours d’eau, avec tout ce qu’elles transportent (mégots, huiles, produits chimiques). « Ici commence la Loire ».
- Limiter l’imperméabilisation dans les jardins : préférer les revêtements perméables (gravier, dalles espacées) pour permettre l’infiltration de l’eau de pluie.
- Réduire l’usage de pesticides et d’engrais : ces produits finissent dans le Cens via les eaux de ruissellement.
- Signaler les pollutions : une eau colorée, une odeur anormale, des poissons morts ? Contactez Nantes Métropole ou l’association Autour du Cens.
- Participer aux nettoyages de berges : chaque déchet retiré du cours d’eau et de ses abords est un polluant en moins.
Un effort qui porte ses fruits
Les progrès sont réels, même s’il reste du chemin à parcourir. Le retour de la loutre d’Europe, la présence de truites fario, la recolonisation par des espèces sensibles comme le chabot ou la lamproie de Planer sont autant de signaux positifs qui témoignent de l’amélioration progressive de la qualité du milieu.
Cette reconquête est le fruit d’un effort partagé entre collectivités, scientifiques, associations et citoyens. Elle montre que la dégradation des milieux aquatiques n’est pas une fatalité et que, avec de la volonté et des moyens, il est possible de rendre à un cours d’eau sa vitalité.