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Géologie & Sols

Les fondements d'une vallée

Une vallée sculptée par des millions d’années

Avant même que les premiers humains n’arpentent ces coteaux, la vallée du Cens était déjà en train de se dessiner, lentement, obstinément, sous l’action de forces géologiques à l’œuvre depuis des centaines de millions d’années. Pour comprendre pourquoi cette vallée est ce qu’elle est aujourd’hui (ses pentes, ses prairies humides, ses bois de chênes et de châtaigniers), il faut descendre jusqu’à ce que le sol a dans le ventre.

Le Sillon de Bretagne : une architecture de collines

La vallée du Cens s’inscrit dans un ensemble géographique plus large appelé le Sillon de Bretagne. C’est une série de collines qui traverse le département selon une direction nord-ouest / sud-est, de Pontchâteau jusqu’à Orvault. Un alignement discret mais bien réel, héritage de plissements anciens de la croûte terrestre.

À Orvault, ce relief culmine à environ 90 mètres d’altitude, ce qui peut sembler modeste, mais suffit à créer des pentes bien marquées sur les flancs de la vallée. Le Cens, en découpant ce socle, a taillé des versants orientés différemment : certains plein sud, chauds et secs, d’autres plus ombragés et frais. Ce simple fait explique une grande partie de la richesse biologique de la vallée : chaque exposition crée des conditions différentes pour la flore et la faune.

Le leucogranite d’Orvault : une roche remarquable sous nos pieds

Si l’on creusait sous les prairies et les chemins, on tomberait très vite sur la roche mère qui structure tout le territoire : le leucogranite d’Orvault. Ce granit clair (“leuco” signifie “blanc” en grec) est une roche dure, dense, réputée pour sa qualité et sa richesse minéralogique.

Ce n’est pas un granit ordinaire. Les géologues y ont identifié des pegmatites, des veines cristallines à gros grains, contenant du béryl et de la tourmaline colorée, des minéraux qui peuvent former de véritables cristaux. La vallée a également été le siège d’un hydrothermalisme ancien : des fluides chauds circulant dans les fissures de la roche ont déposé des minéralisations d’étain (les géologues parlent de minéralisations stannifères) et des tourmalinites.

La kaolinisation : quand le granit devient argile

Le temps et l’eau ont transformé une partie de ce granit en kaolin, une argile fine et blanche. Ce phénomène de kaolinisation a donné à Orvault une identité industrielle bien particulière au XIXe et au début du XXe siècle. L’exploitation du kaolin, utilisé notamment dans la fabrication de porcelaine et de papier couché, a marqué les hommes et le paysage, même si cette activité est aujourd’hui révolue.

Les carrières : une pierre qui a voyagé jusqu’à la cathédrale

Le leucogranite d’Orvault a très tôt suscité des convoitises. Son exploitation est attestée depuis l’Antiquité, quand les Romains avaient besoin de matériaux solides pour paver leurs voies. Mais c’est au Moyen Âge et à l’époque moderne que les carrières ont véritablement façonné le territoire.

La Grée et les autres

Les carrières du district d’Orvault, dont les célèbres carrières de La Grée, ont fourni des blocs de granit à toute la région nantaise. La plus belle consécration de cette pierre locale ? Elle a été utilisée pour la construction de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, l’un des monuments les plus emblématiques de la ville. Chaque fois que vous admirez ces piliers élancés, sachez qu’ils sont en partie taillés dans la roche extraite des collines d’Orvault.

Le quartier Côte d’Or, lui, a été exploité pour un autre type de roche : le micaschiste, une roche métamorphique au reflet nacré, bien différente du granit mais tout aussi solide.

Des cicatrices devenues refuges

L’exploitation a laissé des marques dans le paysage : fronts de taille, buttes de déblais, et surtout ces anciennes carrières aujourd’hui ennoyées, remplies par les eaux. Ces plans d’eau discrets, cachés dans la végétation, sont devenus des habitats refuges pour la faune aquatique : amphibiens, libellules et une multitude d’espèces pionnières qui savent tirer parti de ces milieux singuliers. La nature a repris ses droits sur l’industrie.

Des sols qui parlent à la flore

La nature granitique du sous-sol n’est pas sans conséquences sur la vie végétale. Le granit, en se décomposant, donne des sols acides, une caractéristique fondamentale qui oriente toute la flore de la vallée.

Sur les coteaux boisés, les sols sont bien drainés, parfois secs en été. C’est le domaine des chênes, des hêtres et des châtaigniers, qui tolèrent bien l’acidité et apprécient ces conditions. La trame bocagère reste dense, avec des haies plantées sur talus qui dessinent encore le paysage de certains secteurs de la vallée, un héritage de l’agriculture traditionnelle.

Dans le fond de vallée, le tableau change complètement. Les sols sont lourds, humides, parfois gorgés d’eau plusieurs mois dans l’année. C’est ici que prospèrent les prairies inondables, les aulnes et les saules, arbres qui ont les “pieds dans l’eau” et ne s’en portent que mieux.

Les zones humides : bien plus que de la boue

Ces prairies basses, inondées une partie de l’année, sont souvent perçues comme des terres inutilisables. Elles sont en réalité d’une utilité écologique considérable.

Elles jouent un rôle d’éponge naturelle : elles absorbent l’eau lors des épisodes pluvieux intenses, la stockent, puis la restituent progressivement. Sans elles, les crues seraient plus rapides, plus violentes, plus destructrices pour les quartiers en aval. Elles filtrent naturellement les polluants que l’eau transporte depuis les surfaces agricoles ou urbaines. Et elles participent à la recharge des nappes phréatiques, ce réservoir invisible qui alimente nos points d’eau en période de sécheresse.

Certaines de ces zones humides sont aujourd’hui protégées par le PLUm (Plan Local d’Urbanisme métropolitain), qui interdit ou encadre strictement toute construction ou remblaiement. Une reconnaissance officielle de leur valeur, trop longtemps sous-estimée.

L’anecdote du puits artésien : le granit résiste

Parfois, la géologie se rappelle à nous de manière inattendue. Entre 1943 et 1948, une tentative de forage d’un puits artésien est réalisée dans la vallée. L’idée est séduisante : certains sous-sols calcaires ou sableux recèlent des nappes sous pression qui remontent d’elles-mêmes à la surface dès qu’on les perce.

Mais le sous-sol d’Orvault, c’est du granit : compact, imperméable, qui ne se laisse pas traverser facilement par l’eau. La tentative échoue à 50 mètres de profondeur : le débit obtenu est dérisoire, bien insuffisant pour alimenter quoi que ce soit en eau courante.

Le forage est abandonné. Mais ses vestiges sont encore visibles aujourd’hui : deux canalisations laissent s’écouler un mince filet d’eau claire, témoignage discret de cette aventure géologique, et un rappel que les ressources naturelles ont leurs limites.

Lire le paysage autrement

Comprendre la géologie de la vallée du Cens, c’est apprendre à lire le paysage avec d’autres yeux. Le moindre changement de végétation le long d’un sentier (des chênes qui cèdent la place à des aulnes, un coteau sec suivi d’une prairie gorgée d’eau) raconte une histoire vieille de plusieurs centaines de millions d’années.

Sous nos pieds, le granit d’Orvault est toujours là, silencieux et tenace. C’est lui qui a déterminé la pente des coteaux, l’acidité des sols, la direction du cours d’eau, et finalement la biodiversité exceptionnelle que nous avons encore la chance de préserver.