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Histoire & patrimoine

Des siècles d'histoire

Une vallée façonnée par l’homme depuis des siècles

La vallée du Cens n’est pas seulement un espace naturel : c’est un lieu chargé d’histoire, où se lisent les traces de près de mille ans d’activités humaines. Moulins, chapelles, carrières, châteaux et guinguettes ont façonné ce paysage autant que la géologie et le climat. Comprendre cette histoire, c’est mieux saisir pourquoi cette vallée est devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

Le Moyen Âge : moulins, légendes et navigation

Le Moulin l’Évêque

Le Moulin l’Évêque est l’un des témoins les plus anciens de l’occupation humaine de la vallée. Ses origines remontent au VIe siècle, ce qui en fait l’un des plus anciens moulins attestés de la région nantaise. Reconstruit au XVIe siècle, il a fonctionné pendant des siècles, utilisant la force du courant du Cens pour moudre le grain.

La chapelle Notre-Dame-de-Bongarant

Perchée au-dessus de la vallée, la chapelle Notre-Dame-de-Bongarant est un joyau du patrimoine local. Édifiée entre le XIe et le XVe siècle, elle se distingue par sa voûte en bois remarquable, évoquant la forme d’une coque de navire renversée, un détail architectural qui n’est pas sans rappeler la tradition maritime de la région nantaise.

La légende de François II

La tradition locale raconte que le duc François II de Bretagne, dernier duc indépendant et père d’Anne de Bretagne, aurait fréquenté la vallée du Cens. Si l’authenticité historique de ces récits reste discutée, ils témoignent de l’ancrage médiéval profond de ce territoire dans l’histoire de la Bretagne.

Le Cens, rivière navigable

Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais au Moyen Âge, le Cens était une rivière bien plus imposante. Large de près de 20 mètres à son embouchure, il permettait la navigation de gabarres, ces bateaux à fond plat qui transportaient céréales, farine et pierre de carrière jusqu’à la Loire. Un petit port existait en amont de la confluence avec l’Erdre, dépendant du château du Tertre (l’actuel campus universitaire de Nantes).

En 1989, à Sautron, des éléments de barques à fond plat datés du IXe siècle ont été mis au jour, témoignage concret de cette activité fluviale médiévale.

Les carrières de granit

Le sous-sol de la vallée du Cens recèle un leucogranite, granit clair de qualité, exploité pendant des siècles dans les carrières d’Orvault. Cette pierre a notamment été utilisée pour la construction de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes, l’un des monuments les plus emblématiques de la ville.

La carrière du Pont-du-Cens a notamment fourni la pierre de construction de l’église Notre-Dame-de-Lourdes, route de Rennes. Les matériaux étaient évacués par des tombereaux tirés par des chevaux, un labeur considérable sur ces coteaux pentus. C’est Marcel Charpentier, qui a travaillé sur ce chantier, qui raconte le moment où il est devenu plus rentable d’aller chercher la pierre de meilleure qualité à Vigneux-de-Bretagne avec des camions-bennes diesel. La dernière carrière active de la vallée, dont le plan d’eau visible au pied de la falaise près de l’immeuble Adoma garde la mémoire, a été abandonnée dans les années 1950.

L’exploitation a profondément marqué le paysage : fronts rocheux, talus, plans d’eau issus des anciennes carrières ennoyées. Ces cicatrices industrielles sont aujourd’hui devenues des refuges pour la faune, en particulier pour les amphibiens et les espèces pionnières qui colonisent ces milieux particuliers.

Le XIXe siècle : l’âge d’or des loisirs

L’hippodrome du Petit-Port

C’est l’une des pages les plus spectaculaires de l’histoire de la vallée. En 1875, la Société des courses de Nantes acquiert les terrains du Petit-Port pour y établir un hippodrome. Les premières courses ont lieu dès 1876, et l’équipement ne cesse de s’agrandir : les tribunes monumentales, construites en 1883 par l’architecte Fleury, pouvaient accueillir jusqu’à 30 000 spectateurs. Avec ses 77 hectares, c’était à l’époque le plus grand hippodrome de l’Ouest de la France.

Chaque week-end, des milliers de Nantais prenaient le tramway pour venir aux courses, une tradition à la fois populaire et mondaine. Aujourd’hui, l’hippodrome reste un site actif, mais aussi un espace de promenade ouvert au public, dont le Plan Paysage envisage la transformation en parc intergénérationnel.

L’Auberge du Cens et le Chalet franco-belge

La vallée devient un lieu de promenade et de détente dès le XIXe siècle. L’Auberge du Cens, construite en 1839 pour accueillir les voyageurs des diligences, se transforme peu à peu en “Chalet franco-belge”, une guinguette prisée où l’on venait danser, se restaurer et profiter de la fraîcheur du sous-bois au bord de l’eau.

Le tramway du Pont-du-Cens

En 1911, le terminus de tramway “Pont-du-Cens” est créé, rendant la vallée accessible à tous les Nantais. Son dépôt de maintenance, construit à La Morhonnière en 1912-1913, emploie des dizaines d’ouvriers, les “traminots”, qui s’installent avec leurs familles dans le quartier voisin de la Côte d’Or. Le tramway disparaît en 1958, remplacé par les autobus modernes.

Les châteaux et demeures de la vallée

Le château de la Gaudinière

Construit entre 1864 et 1873, le château de la Gaudinière est un édifice en tuffeau et brique qui domine la vallée. Son parc abrite des arbres exceptionnels : un séquoia géant (le plus imposant de Nantes), des cyprès remarquables, des cormiers et une collection de plus de 110 espèces de rhododendrons témoignant de la passion botanique de ses anciens propriétaires. Le domaine est aujourd’hui propriété publique.

La Barberie et le Bassin de Diane

La propriété de la Barberie a une histoire longue et singulière. D’abord seigneuriale, elle devient au XVIIIe siècle maison de campagne de l’évêché, plus précisément du Grand Séminaire. Son vaste domaine s’étendait du château jusqu’au Cens. Le château lui-même est devenu Mairie Annexe en 1978. Aujourd’hui, une grande partie du domaine a été lotie : c’est l’ensemble résidentiel connu sous le nom de «Les collines du Cens».

Au fond de la vallée, à l’écart du cours d’eau, se cache le Bassin de Diane. Ce bassin d’agrément en pierres maçonnées, avec un îlot dans sa partie centrale, était autrefois alimenté par une fontaine creusée à quelques mètres. André Leray, riverain du quartier, se souvient : «L’eau n’était pas potable, mais toujours très fraîche en période chaude. Nous allions y puiser quelques seaux pour rafraîchir aliments et boissons. Le réfrigérateur n’existait pas !» Aujourd’hui quasiment à sec et envahi par les broussailles, ce bassin oublié reste identifié comme patrimoine à préserver dans le Plan Paysage de Nantes Nord.

Autres demeures remarquables

La vallée a attiré au fil des siècles des familles fortunées. Le Château de la Gobinière et le Château de la Tour ponctuent le cours de la rivière, chacun avec sa propre histoire. Plus anciens, les manoirs de la Bretonnière et de la Grande-Noë (XIVe-XVe siècle) témoignent de la profondeur de l’occupation aristocratique de ces coteaux.

Le XXe siècle : un quartier, une foi, une mémoire

L’observatoire du Petit-Port

L’histoire de l’observatoire commence en 1680 avec un Oratoire installé sur ce promontoire. En 1793, le futur Dr René Laennec, l’inventeur du stéthoscope, y séjourne enfant, accueilli pendant les années troublées de la Révolution. En 1879, le site devient une station météorologique et magnétique de référence, active jusqu’en 1961, avant de servir de jardin botanique de Nantes jusqu’en 1983, puis de centre de loisirs jeunesse.

Le quartier Côte d’Or : carriers et traminots

À l’ombre de l’hippodrome et au bord des carrières, le quartier Côte d’Or s’est constitué à partir de la fin du XIXe siècle. Son nom évocateur viendrait de la teinte dorée des ajoncs et genêts qui couvraient autrefois le coteau, ou de la lumière particulière sur les fronts de taille lors des couchers de soleil d’été.

Le quartier connaît deux âges successifs. D’abord celui des carriers (1905-1918), qui extraient le granit à la force des bras dans des conditions difficiles. Puis celui des traminots (1920-1950) : environ 20 familles de conducteurs et agents du tramway s’installent ici, dans des maisons modestes de 20 à 50 m². La maison du 32 avenue de la Côte d’Or est aujourd’hui inscrite au PLUm comme élément patrimonial à préserver.

La vie de quartier était animée, comme le rappelle Lemerle, qui y a grandi dans les années 1920 : un marchand de poissons rue Charles Gaillé, un café-épicerie baptisé «Les Renettes», et dans le bois (rue Joseph Pierre aujourd’hui), un bar tenu par la mère Gaillard qui avait acheté un pick-up et où l’on dansait le dimanche. Ce café ne s’appelait-il pas «Mon Plaisir» ? Les dimanches ensoleillés, «les pêcheurs étaient nombreux à venir sur les bords du Cens, des passionnés avaient leurs bateaux amarrés à La Mirbonnière et à Bethléem».

En 2013, les habitants fondent l’Association de l’Îlot de la Côte d’Or, qui anime le quartier et a produit un témoignage précieux : “Cent ans d’histoire de l’Îlot de la Côte d’Or”.

L’église Notre-Dame-de-Lourdes : l’audace du béton

La communauté catholique du quartier se réunit d’abord dans une chapelle construite en 1886. L’abbé Poupard (1875-1944), curé fondateur, obtient la création d’une paroisse en 1926 et lance un projet architectural ambitieux. Les travaux s’échelonnent de 1931 à 1937, puis de 1957 à 1958, sous la direction des architectes Liberge père et fils.

L’édifice est une pièce remarquable : construit en béton armé, il déploie un arc parabolique monumental qui structure l’espace intérieur avec une modernité saisissante pour l’époque, un témoignage de l’architecture religieuse du XXe siècle, bien différent de la chapelle médiévale de Bongarant, mais tout aussi précieux.

La grotte de Lourdes : de la carrière au pèlerinage

En 1936, une ancienne carrière du quartier est transformée en grotte votive inspirée de Lourdes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le site devient un lieu de recueillement intense : le nombre de pèlerins passe de 7 000 à 20 000 par an. Depuis 1958, un pèlerinage annuel des malades y est célébré, perpétuant une tradition de foi enracinée dans ce quartier populaire.

Patrimoine perdu

Le dolmen disparu

Parmi les pertes les plus douloureuses pour le patrimoine local, celle du dolmen reste dans la mémoire collective. Roger Lemerle, qui a grandi dans le quartier, se souvient simplement : «Quand je jouais avec les copains, nous nous retrouvions souvent sur le dolmen.» Ce monument mégalithique était connu et visité par les Nantais au point que deux cartes postales avaient été éditées à la fin du XIXe siècle pour en garder la trace.

Il a été détruit lors de l’aménagement du camping à la fin des années 1960. Après remblaiement en 1968, ses pierres constituent aujourd’hui un éboulis caché sous un roncier, au fond du camping. La cause ? L’ignorance des aménageurs, qui n’y ont vu qu’un amas de pierres, sans reconnaître la valeur de ce vestige archéologique.

Le puits artésien : l’espoir déçu

En 1948, une aventure collective et un peu folle a agité le quartier. Neuf radiesthésistes avaient certifié la présence d’une «nappe d’eau surprenante à flanc de coteau» qui devait jaillir à 50 mètres de profondeur. Une société est créée, les travaux sont engagés en juillet. Les habitants participent au chantier, qui prend des proportions considérables. Cinq mois plus tard, le 5 décembre, le puits atteint 17 mètres dans la roche. On continue : 50 mètres, puis peut-être 80, sans jamais trouver le débit promis.

Le chantier est abandonné. Les actionnaires sont ruinés. Le matériel est ferraillé et le forage recouvert d’une plaque de béton lors de l’aménagement de la vallée. Aujourd’hui, les riverains situent ce puits à mi-pente du sentier qui descend vers le Cens, depuis la jonction des rues de l’Hippodrome et d’Armor. Deux canalisations laissent encore s’écouler un mince filet d’eau claire, témoignage discret d’une ambition démesurée face au granit d’Orvault.

Personnages et témoignages

Des figures qui ont marqué la vallée

Quelques personnages méritent d’être rappelés pour mieux comprendre l’âme de ce territoire :

  • L’abbé Poupard (1875-1944) : curé fondateur de la paroisse, bâtisseur de l’église et de la grotte, figure sociale du quartier.
  • Pierre Joseph : carrier du début du XXe siècle, fondateur du café Mon Plaisir, point de rassemblement des ouvriers des carrières.
  • La famille Caille : dynasties de pépiniéristes fondée en 1780 par Charles Caille, active jusqu’en 1931, dont le nom est resté gravé dans la toponymie locale (rue Charles Caille).
  • Dr René Laennec (1781-1826) : le futur inventeur du stéthoscope séjourne enfant à l’Observatoire du Petit-Port en 1793, pendant les troubles révolutionnaires.

La mémoire des habitants

Les récits des anciens donnent chair à cette histoire :

“Le Cens était une rivière propre. On y pêchait, on s’y baignait. En hiver, quand il gelait fort, les prairies inondées devenaient une patinoire. On s’y retrouvait en famille le dimanche.” Témoignage recueilli dans le quartier Côte d’Or, années 1920

L’écrivain Julien Gracq, évoquant Nantes dans La Forme d’une ville (1985), percevait le Cens comme une frontière invisible, la ligne de démarcation entre la ville dense et cette campagne périphérique qui résistait à l’urbanisation.

Le Plan Paysage et Patrimoine de Nantes Nord

Plus récemment, la vallée a fait l’objet d’une réflexion d’ensemble dans le cadre du Plan Paysage et Patrimoine de Nantes Nord (2015-2019). Cette démarche participative a identifié 7 éléments patrimoniaux à protéger en priorité et formulé 25 fiches actions pour guider l’évolution du territoire. Elle reconnaît la vallée comme un élément structurant du paysage et de la qualité de vie des habitants du nord de Nantes.

Les passerelles d’Orvault : mémoire et modernité

Les passerelles d’Orvault permettent aux promeneurs de franchir le cours d’eau et de relier les quartiers entre eux. Ces ouvrages portent les noms de femmes qui ont marqué l’histoire par leurs combats pour l’émancipation :

  • Olympe de Gouges (1748-1793), autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
  • Flora Tristan (1803-1844), militante féministe et socialiste, figure de la condition ouvrière

Ce choix de noms inscrit la vallée dans une démarche de mémoire active, faisant de la promenade un moment de culture autant que de nature.

Un patrimoine à transmettre

L’histoire de la vallée du Cens est celle d’un territoire en perpétuelle évolution, qui a su traverser des siècles d’exploitation (moulins, carrières, navigation) et de loisirs populaires (hippodrome, guinguettes, tramway) pour devenir aujourd’hui un espace naturel à préserver. Ce mouvement n’est pas achevé : c’est à nous, habitants et associations, de décider du visage que prendra cette vallée pour les générations futures.

En arpentant les sentiers du Cens, vous marchez sur les traces des meuniers du Moyen Âge, des carriers du XIXe siècle, des traminots et des pèlerins d’hier. Cette profondeur historique donne à chaque balade une dimension supplémentaire et rappelle que nature et culture sont, ici comme ailleurs, indissociables.

Mis à jour le 16 mars 2026